Une plateforme de mise en relation entre patients et infirmiers libéraux sème la discorde

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Cet article a été publié le par Brigitte Femenia et a été consulté 32 fois.

Plusieurs syndicats d'infirmiers libéraux s'affrontent autour d'une plateforme sélectionnée dans huit régions pour mettre en relation les infirmiers avec des patients atteints du Covid. La raison de la discorde ? Des soupçons de conflits d'intérêts au profit de la Fédération nationale des infirmiers (FNI).

La tension monte dans le monde des syndicats d’infirmiers libéraux. La raison ? Le choix dans huit régions françaises d’une plateforme de mise en relation des infirmiers avec des patients atteints du Covid. Si le sujet suscite autant d'inquiétudes dans le secteur, c'est parce que cette plateforme est indirectement détenue en majorité par un syndicat. Au point qu’un député a adressé une question à Olivier Véran, s’enquérant des dispositions prises pour « éviter tout conflit d’intérêts » et s’assurer de « la sécurisation des données personnelles » des infirmiers. Explications.

« L'objectif, c'est que chaque personne diagnostiquée positive au virus se voie proposer une visite à son domicile par une équipe pluriprofessionnelle, pluridisciplinaire, comprenant un soignant, un infirmier ou une infirmière libérale la plupart du temps. » L’annonce de visites à domicile pour les patients positifs au Covid par Olivier Véran au cours d’une conférence de presse le 10 décembre a tout de la mesure la plus consensuelle qui soit. Depuis fin janvier lorsqu’elles contactent ces patients, les équipes de l’Assurance maladie leur proposent la visite à domicile d’un infirmier. S’ils acceptent et qu’ils n’ont pas déjà un professionnel de santé référent, les opérateurs téléphoniques transmettent à une plateforme sélectionnée au niveau régional les coordonnés du patient. Cette plateforme envoie alors une demande à l’infirmier le plus proche pour le prendre en charge.

ARGENT PUBLIC

C’est là que commence la polémique. Dans huit régions, l’Assurance maladie a retenu comme plateforme Inzee.care après avoir échangé avec les Unions régionales des professionnels de santé (URPS), qui représentent les infirmiers et participent à l’élaboration de l’offre de santé à l’échelle régionale. Or Inzee.care appartient à l’entreprise Idelyo, elle-même possédée pour moitié environ par la société Sphère Consulting Santé… propriété de la Fédération nationale des infirmiers (FNI), syndicat historique du secteur. Autrement dit : la plateforme retenue par l’Assurance maladie dans ces régions est indirectement détenue en majorité par un syndicat. Par ailleurs, les deux cofondateurs d’Inzee.care, qui continuent de détenir environ 25 % des parts d’Idelyo chacun, sont eux-mêmes adhérents de la FNI.

Un choix qui a fait bondir des syndicats concurrents. « Pour nous, c’est un problème que l’Assurance maladie ait choisi une plateforme détenue par un syndicat, la FNI, ce qui n'est pas neutre » dénonce Ghislaine Sicre, présidente de Convergence infirmière. « Que cette plateforme appartienne à un syndicat représentatif qui de ce fait est juge et partie me dérange » renchérit une élue d'un autre syndicat. « Il y a un manque de transparence sur le financement, nous aurions préféré qu'il y ait un appel d’offres » complète Ghislaine Sicre.

Car d’après les témoignages que nous avons recueillis, l’utilisation de ces plateformes pour les visites à domicile engage de l'argent public. Si la Caisse nationale d'Assurance maladie assure à Marianne qu'elle « ne finance pas ces plateformes » et que « chaque URPS finance localement la plateforme qui a fait l’objet de son choix », le coût pour les URPS serait, d'après nos informations, pris en charge selon différentes modalités par les Agences régionales de santé (ARS), au moins dans plusieurs régions, et donc par de l'argent public. Un président d’URPS confirme à Marianne que son organisme « reverse la totalité de l'aide distribuée par l'ARS à Inzee.care puisque c'est la plateforme qui opère le service ».

QUESTION ÉCRITE D'UN DÉPUTÉ

Le député Patrick Hetzel s’est inquiété de la situation en adressant une question écrite à Olivier Véran : « Ce choix s'est-il effectué dans le cadre d'un marché public ? Quelles dispositions ont été prises pour éviter tout conflit d'intérêts ? » Dans une lettre que Marianne a pu consulter, le directeur général de la Caisse nationale d’Assurance maladie (Cnam) Thomas Fatome lui a répondu que « le choix de ces plateformes a été effectué, région par région par les URPS dans le respect des solutions déjà effectuées localement et de leurs capacités à mettre en œuvre de façon efficace ce nouveau service » assurant que si Inzee.care a été retenue dans plusieurs régions, « c’est généralement parce qu’il s’agissait d’une solution déjà mature et déployée sur ces territoires avant même le démarrage de cette visite spécifique d’appui à l’isolement ». Pas suffisant pour satisfaire Patrick Hetzel qui attend une réponse d’Olivier Véran : « Thomas Fatome ne dit pas pourquoi il n’y a pas eu d’appel d’offres. »

Comme le sous-entend Thomas Fatome, plusieurs URPS infirmiers avaient déjà conclu de leur côté des contrats avec Inzee.care pour la mise en relation quotidienne de professionnels de santé volontaires et de patients. Impliquant un coût important pour leur budget, proportionnel au nombre d’infirmiers présents dans la région : par exemple environ 100 000 euros hors taxe annuels d’abonnement en Occitanie (auxquels s’ajoutent d’autres coûts ponctuels). « On ne peut pas cautionner que de telles sommes soient versées par les URPS [financés principalement par les contributions des infirmiers, N.D.L.R.] à une plateforme d’adressage de soins. » abonde une élue d’URPS. « Cela me dérange qu’une société qui appartient à un syndicat vende une solution à des URPS au sein duquel ils ont la présidence » se désole une autre élue URPS, membre d’un syndicat concurrent de la FNI. En effet, en Occitanie ou en Nouvelle-Aquitaine, par exemple, où la plateforme était utilisée, les présidents des URPS ont été élus sous l'étiquette FNI.

LA FNI SE DÉFEND

Auprès de Marianne, la FNI comme Inzee.care se défendent de toute forme d’enrichissement. « Il n’y a pas eu d’excédent et donc pas eu une remontée de dividendes depuis qu’Inzee.care existe » assure Daniel Guillerm, président de la FNI et de Sphère Consulting Santé. Tout en soulignant qu’Inzee.care a été développée depuis 2016 pour faire face aux « velléités d’ubérisation » qui faisaient craindre que des plateformes, qui ne seraient pas aux mains de la profession, et éventuellement d'origine étrangère, se saisissent du marché. « Pour les patients, Inzee.care permet un accès facilité aux professionnels de santé » plaide un président FNI d’URPS, « c’est un moyen de lutter contre la désertification médicale ». C’est d’ailleurs Inzee.care qui a été retenue dans son URPS : « il fallait mobiliser vite et bien, or dans ma région il n’y avait qu’un seul outil déjà opérationnel. »

« La Cnam n’a pas fait de marché public car en pleine urgence pandémique il n’y avait pas de délai suffisant et il fallait trouver rapidement une solution » ajoute Daniel Guillerm au sujet des visites à domicile, rappelant que d’autres plateformes ont été choisies dans certaines régions.

TENSIONS ENTRE SYNDICATS ET MANQUE DE TRANSPARENCE

Mais un autre point suscite la méfiance des syndicats concurrents : comment s’assurer que les élus FNI des URPS n’accèdent pas aux données des infirmiers inscrits à Inzee.care, par exemple pour mener campagne ? D’autant plus que dans le milieu syndical les fichiers constituent une véritable mine d’or, surtout en pleine période électorale. « La question qui reste particulièrement sensible est celle de la gestion des fichiers par Inzee.care » pointe Patrick Hetzel. Des accusations que rejette Frédéric Bénéat, cofondateur de la plateforme, assurant à Marianne qu’Inzee.care respecte le RGPD (règlement général sur la protection des données).

Cette querelle révèle une ambiance glaciale dans l’univers resserré des syndicats d’infirmiers libéraux. Un petit monde où, loin des projecteurs, chacun se connaît, lorgne les concurrents et n’accepte souvent de parler à la presse que sous couvert d’anonymat, de peur de représailles. Quiconque découvrirait cet écosystème serait surpris des inimités qui règnent entre confrères d’une même profession. « Nos petits copains nous rentrent dedans car une partie de l’être humain est motivée par la jalousie » assène un président FNI d’URPS qui dénonce une « opposition stérile permanente ». « Dans les négociations, la FNI signe tout » s’insurge un haut cadre du secteur de la santé. « Ils cirent les pompes du ministère et de la Cnam tant qu'ils peuvent » ajoute une élue syndicale.

« C’est dommage que des syndicats professionnels n’arrivent pas à s’entendre sur l’essentiel et qu’on ait de tels melons » déplore une présidente d’URPS. « Dans mes engagementsje n’ai jamais connu une telle violence. » Le tout sur fond de complexité bureaucratique et d'un manque de transparence sur les financements, portés à leur paroxysme dans le cadre des visites domicilaires.

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